Alimentation
et
prévention des risques cardio-vasculaires


 

 

La consommation de thé en France:

contribution à l’équilibre nutritionnel et à l’état de santé

 

Denis Malvy, INSERM U330, Université Victor Segalen Bordeaux 2

Correspondance : Denis Malvy, Centre René Labusquière et 1NSERM U330, Université Victor Segalen Bordeaux 2, 146 rue Léo Saignat, 33076 Bordeaux cedex

Par sa logistique et l’accès à une large population au niveau national (femmes de 35 à 60 ans; hommes de 45 à 60 ans), l’étude SU.VI.MAX offre la possibilité de valider certaines hypothèses sur le rôle protecteur ou les facteurs de risque liés à certains comportements alimentaires. Depuis quelques années, un intérêt particulier de la communauté scientifique s’est porté sur le thé et sur son éventuel effet protecteur vis-à-vis des maladies cardio-vasculaires. Cette hypothèse repose à la fois sur des arguments mécanistiques (notamment son activité antioxydante liée à sa forte teneur en polyphénols) et sur diverses études cliniques et épidémiologiques. Compte-tenu des hypothèses existantes dans ce domaine, nous avons mis en place dans le cadre de l’étude SU.VI.ÎvIAX, un programme de recherche en liaison avec le Centre d’Information Scientifique Thé & Santé de Lipton, visant à préciser les relations entre la consommation de thé, la qualité de la santé et la prévention des pathologies cardio-vasculaires.

Dans un premier temps, nous avons cherché à préciser la fréquence de la consommation de thé et les caractéristiques des consommateurs. La consommation alimentaire a été évaluée un jour tous les deux mois, soit six enregistrements par sujet et par an (sous forme d’un enregistrement des prises alimentaires sur 24 heures) grâce à un Minitel optimisé par un boîtier périphérique (processeur, mémoire et logiciels) remis gratuitement aux volontaires. Des données quantitatives ont été recueillies grâce à un manuel photo alimentaire. Les jours choisis pour les enregistrements ont été répartis sur la semaine (week-end compris) afin d’améliorer la représentativité de la mesure des apports alimentaires et de mesurer les différences “jours de semaine/week-ends “. Les premiers résultats présentés ici portent sur 5 381 sujets (2 313 hommes et 3 068 femmes).

Dans la cohorte SU.VI.MAX, 35 % des hommes et 57 % des femmes sont consommateurs de thé àdes degrés divers. 15 % des hommes et 27 % des femmes peuvent être considérés comme des consommateurs assidus de thé (au moins une prise de thé par jour, 5 à 6 jours sur les 6 jours d’enquête) ; 6 % des hommes et 10 % des femmes sont des consommateurs réguliers de thé (au moins une prise de thé par jour, 3 à 4 jours sur les 6 jours d’enquête); 14 % des hommes et 20 % des femmes sont des consommateurs irréguliers de thé (au moins une prise de thé par jour, 1 à 2 jours sur les 6 jours d’enquête) ; les non-consommateurs de thé s’observent plus souvent chez les hommes (65 %) que chez les femmes (43 %). La consommation de thé est plus importante chez les cadres et plus faible chez les ouvriers et les employés. Elle est particulièrement élevée chez les femmes retraitées. La consommation moyenne de thé est la plus élevée en Région Parisienne et Méditerranée. Elle est plus faible dans le Nord, dans l’Est et dans l’Ouest de la France.

La consommation de thé est souvent associée à la consommation de café : 89 % des buveurs et 84 % des buveuses de thé boivent également du café. Seuls 11 % des hommes et 16 % des femmes sont des buveurs exclusifs de thé.

Au plan nutritionnel, l’étude des comportements alimentaires des consommateurs de thé (exclusifs ou non, réguliers ou non) ne met pas en évidence de différences significatives au niveau des apports énergétiques et sur la répartition des principaux macro-nutriments. Aucune différence n’est retrouvée en ce qui concerne l’existence des facteurs de risque de maladies cardio-vasculaires tels que le tabagisme, la corpulence (données disponibles sur demande) et la cholestérolémie.

Au total, ces premiers résultats suggèrent que la consommation de thé n’est pas associée, dans la population étudiée, à un comportement nutritionnel ou à un mode de vie susceptible de réduire le risque de pathologie cardio-vasculaire. Les associations favorables entre consommation de thé et moindre risque cardio-vasculaire, telles qu’elles ont été observées dans certaines études pourraient s’expliquer par un effet direct du thé lié à la capacité antioxydante de ses composés.

 

 

Polyphénols du thé

 sources alimentaires, consommation et biodisponibilité

Augustin SCALBERT

Laboratoire des Maladies Métaboliques et Micronutriments, INRA, Centre de Clermont-Ferrand

Email: scalbert@clermont.inra.fr

 

Les polyphénols sont présents dans la plupart des végétaux. Leur nature chimique et leurs teneurs sont extrêmement variables d’une espèce à l’autre et donc d’un aliment à l’autre. Les jeunes feuilles de théier en contiennent environ 300 mglg de matière sèche et une infusion de thé environ 200 mg. Ces valeurs peuvent être comparées à la consommation moyenne quotidienne en polyphénols apportés par l’ensemble des aliments d’origine végétale, qui est estimée à un gramme. Le thé constitue donc, pour les buveurs réguliers, une source majeure de polyphénols.

Les principaux polyphénols de la feuille de thé sont des flavonoïdes appelées catéchines, dont la plus abondante est l’épigallocatechine gallate (EGCG). Ces catéchines sont retrouvées intactes dans une infusion de thé vert. Les polyphénols caractéristiques du thé noir (théaflavines et théarubigines) s’en distinguent par une couleur rouge ou brune et des masses moléculaires nettement plus importantes. Ces polyphénols sont formés par polymerization oxydative des catéchines lors de la fermentation des feuilles de thé. Le thé n’est pas la seule source alimentaire de catéchines ni de polymères de catéchines. Ceux-ci sont également présents en concentrations importantes dans divers fruits (pomme, raisin) et boissons dérivées (jus de fruits, vin, cidre). Le thé vert s’en distingue cependant de tous ces produits par une concentration en catéchines très nettement supérieure.

Afin de comprendre les effets de la consommation des polyphénols du thé sur la santé, il est essentiel de connaître leur devenir dans l’organisme une fois ingérés afin de déterminer s’ils atteignent ou non les tissus-cible présumés. La biodisponibilité des polyphénols varie très largement d’une molécule à l’autre. Certains polyphénols sont bien absorbés à travers la barrière intestinale et se retrouvent dans le sang. C’est le cas de l’EGCG qui présente une concentration plasmatique maximale deux heures après consommation du thé. Cette concentration diminue ensuite pour atteindre une valeur nulle 6 à 9 heures plus tard. Elle ne peut être maintenue élevée que par une consommation renouvelée au cours de la journée.

L’absorption intestinale des polyphénols est d’autant plus limitée que leur masse moléculaire est élevée. Les teneurs plasmatiques plus réduites des catéchines reflètent leurs concentrations plus faibles dans la thé noir par rapport au thé vert. Nous n’avons pas à ce jour de données précises sur l’absorption intestinale des théaflavines et des théarubigines. Nous avons par contre pu montrer sur un modèle de cellules épithéliales intestinales en culture (Caco-2) que des polymères phénoliques de catéchines apparentés (proanthocyanidines) n’étaient pas absorbés à travers l’épithélium. Nous l’avons confirmé chez le rat à partir d’un dimère de proanthocyanidine de masse moléculaire voisine des théaflavines.

La part des polyphénols qui ne sont pas absorbés à travers l’intestin grêle, sont cependant métabolisés en molécules aromatiques de faible masse moléculaire par la microflore du colon. Ces métabolites sont eux-mêmes bien absorbés et apparaissent dans les urines 3 heures après consommation du thé avec un pic d’excrétion vers 10 heures. Nous avons montré par des études in vitro sur microflore fécale humaine, que les proanthocyanidines étaient, tout comme les catéchines, dégradées en divers acides aromatiques, phénoliques et non phénoliques.

Tant les catéchines que leurs métabolites microbiens peuvent contribuer à expliquer les effets santé de la consommation de thé. Un grand nombre d’études ont porté sur les activités biologiques des catéchines du thé vert, mais les connaissances sur celles des métabolites sont très limitées. Les polymères phénoliques non-absorbés pourraient aussi exercer des effets protecteurs au niveau du tube digestif où leurs concentrations peuvent atteindre des valeurs très supérieures à celles des catéchines dans les tissus internes.

 

 

Micronutriments et polyphénols antioxydants :

Une nouvelle voie de prévention nutritionnelle

 

Professeur AM Roussel, LBSO (Laboratoire de Biologie du Stress Oxydant), Université Joseph Fourier, Grenoble.

Les radicaux libres, ou espèces radicalaires de l’oxygène, générés par une réduction partielle de l’oxygène, doivent à la présence d’un électron célibataire dans leur structure d’être très réac­tifs et très agressifs. Dans la plupart des cas, une réaction en chaîne se produit à la suite d’échanges de l’électron célibataire, et entraîne l’apparition de nouvelles espèces radicalaires. Les radicaux libres sont produits par divers mécanismes physiologiques (respiration mitochondriale, lutte anti infectieuse, activités enzymatiques) ou exogènes (fumées, rayonnements ionisants, tabac, alcool, erreurs alimentaires, sport intense, ...). L’organisme dispose de plusieurs systèmes antioxydants cellulaires ou extracellulaires de protection, incluant les systèmes de défense enzymatique (SOD, GSHPx, Catalase, Thiorédoxine Réductase, Glutathion Réductases et Transférases) et de petites molécules (Vitamines A, C, E, caroténoïdes, glutathion, albumine, ubiquinone, ...). Ces systèmes permettent d’éviter l’accumulation de substances oxydées. Cependant, lorsque l’équilibre entre la production des espèces radicalaires d’origine endogène ou exogène et leur détoxification par les défenses antioxydantes est rompu, on parle alors de stress oxydant, qui contribue aux processus de vieillissement cellulaire accéléré et au développement de pathologies telles que les maladies cardiovasculaires, les cancers, les maladies neuro-dégénératives, les diabètes, le déclin des fonctions immunitaires. En effet, les produits d’oxydation engendrés par des réactions avec les molécules biologiques (lipides, protéines, glucides, acides nucléiques) peuvent modifier la structure des composants de la cellule et altérer son fonctionnement. La lipoperoxydation entraîne une diminution de la fluidité et de la perméabilité membranaire, ou l’oxydation des lipoprotéines de faible densité (LDL) impliquées dans la genèse de l’athérome. L’oxydation des protéines s’accompagne d’une perte de groupements thiols (SH) et d’une modification de certains acides aminés, conduisant à la formation de groupements carbonyls. Les protéines ainsi oxydées sont alors sensibles à la dégradation. L’oxydation du glucose conduit à la formation de différents intermédiaires réactifs, dont les produits terminaux de la glycation protéique (Advanced Glyco­sylation End Products = AGE). Les AGE s’accumulent au niveau des protéines à durée de vie longue, entraînant notamment une perte d’élasticité tissulaire au niveau des vaisseaux sanguins et du cristallin, et pourraient ainsi participer au dysfonctionnement endothélial et aux complications vasculaires du diabète. Au niveau de l’ADN, les réactions d’oxydation sont impliquées dans la mutagénèse, la carcinogenèse, le vieillissement, et la mortalité cellulaire.

La nutrition joue un rôle clef dans l’équilibre pro/antioxydant, car elle permet d’apporter les antioxydants d’origine nutritionnelle tels que les micronutriments (Vitamines C, E, Caroténoïdes, Zinc, Sélénium, Manganèse et Cuivre) et les polyphénols. Plusieurs enquêtes épidémiologiques, dont l’étude française du Val de Marne (1991) et l’étude en cours SUVIMAX (1994-2002), ont montré que, malgré une apparente abondance alimentaire dans les sociétés industrialisées, une partie non négligeable de la population ingère des apports nutritionnels inférieurs aux recommandations (CNERNA 2002) en vitamines et minéraux. Les déficits semblent principalement liés à une insuffisance globale des apports et de la densité nutritionnelle des repas consommés, et à des erreurs alimentaires dans le choix des aliments. Les déficits observés peuvent également être dus à la biodisponibilité diminuée des micronutriments, en relation avec des interactions nutritionnelles, un vieillissement du tractus gastrointestinal, ou une polymédication. Enfin, le facteur âge, ou des facteurs environnementaux (tabac, alcool, UV, ...), ou la survenue de maladies comme le diabète, le cancer ou les maladies neuro-dégénératives, entraînent une production radicalaire élevée, qui, en augmentant les besoins en antioxydants, accroît le risque de déficits. Dans la population générale, ces déficits d’apports, essentiellement en Zinc, Sélénium et Vitamine C et E, n’entraînent que peu de déficits biologiques, mais certains groupes (fumeurs, femmes ménopausées, sujets âgés, obèses) doivent être surveillés, car ils développent un stress oxydant élevé qui les expose à la survenue de pathologies oxydatives telles que le diabète, les maladies cardiovasculaires ou les cancers. De nombreuses études épidémiologiques ont montré les relations entre un statut bas en vitamine E, ou vitamine C, ou caroténoïdes, et le risque cardiovasculaire, entre un statut bas en Sélénium et le risque de cancers, entre des déficits en zinc et la baisse de l’immunité. Dans une population saine de retraités, l’étude EVA (France, 1991-1994) a mis en évidence les relations entre un statut sélénié abaissé et la baisse des fonctions cognitives, alors que la lipoperoxydation est reliée à l’apparition des plaques athéromateuses sur la carotide et à un statut bas en ß carotène.

C’est dans le domaine de la prévention cardiovasculaire que les effets bénéfiques des apports alimentaires en micronutriments antioxydants et polyphénols ont été principalement observés. Ainsi, une consommation quotidienne de fruits et légumes (4 portions) diminue l’oxydabilité des lipoprotéines de 30% chez le fumeur. Le pouvoir antioxydant des boissons doit également être pris en considération. En particulier la consommation de thé est une aide précieuse dans la lutte contre les maladies cardiovasculaires. De nombreuses études internationales soulignent la relation entre consommation de thé et diminution du risque d’infarctus. Selon des travaux récents, le mécanisme de cet effet passe particulièrement par 3 voies : l’amélioration de la fonction plaquettaire, la protection de la cellule endothéliale et la baisse de la lipémie.

En conclusion, les apports en micronutriments antioxydants et polyphénols sont essentiels dans la prévention des pathologies oxydatives (maladies cardiovasculaires, cancers, maladies neurodégénératives, ...). Les pouvoirs publics ont pris conscience de l’importance de la nutrition en matière de prévention. Le PNNS (Programme National Nutrition Santé), mis en place depuis 2001, souligne cette volonté en terme de santé publique. Parmi les acteurs concernés par la réussite de ce plan se place l’ensemble des professionnels de la santé au premier rang desquels on trouve les médecins du travail et les généralistes dont le rôle dans l’éducation nutritionnelle est primordial.