Mesdames, Messieurs,
Notre société contemporaine est engagée dans une quête qualitative liée à
une idée exigeante de la condition humaine. Les questions de santé et de
sécurité au travail s’inscrivent au sein de cette quête. En la matière,
les attentes de nos concitoyens vont croissantes. Chacun s’estime en droit
- et est en droit ! - d’avoir un haut niveau de protection face aux
différents risques sanitaires. Le juge ainsi que l’opinion publique
attendent, de la part des entreprises, une obligation de résultat et, de
la part des pouvoirs publics, une vigilance sans défaut.
Quelle est la situation :
- Chaque jour, en moyenne, en France, 170 accidents du travail entraînent
une incapacité permanente ou un décès. La moitié des accidents mortels du
travail sont des accidents routiers. En Europe, les accidents du travail
se traduisent annuellement par la perte de 146 millions de journées de
travail.
- La croissance du nombre de reconnaissances de maladies professionnelles
est continue et rapide, même si cet indicateur révèle principalement les
progrès de la reconnaissance juridique des faits. Chaque jour, en France,
80 personnes sont reconnues atteintes d’une maladie professionnelle.
A l’évidence, face à ce constat, notre système de prévention et de
réparation des accidents du travail et des maladies professionnelles doit
évoluer pour s’adapter aux évolutions de la société et tenir compte de la
jurisprudence.
C’est pourquoi j’ai souhaité que des orientations stratégiques puissent
être élaborées et adoptées au sein du Conseil Supérieur de la Prévention
des Risques Professionnels. Il importe, à partir des acquis de notre
système, de tout faire pour améliorer son efficacité.
La santé au travail est au croisement de deux politiques majeures : la
politique du travail et la politique de santé publique.
La santé au travail est un élément de la politique du travail. Le salarié
dans l’entreprise est soumis à des contraintes qui ont des conséquences
sur l’organisation du travail comme sur sa propre santé. Il n’est pas
possible de déconnecter la santé au travail des relations entre le salarié
et son employeur.
La santé au travail est aussi - je l’indiquais à l’instant - un élément de
la politique de santé publique. Les interactions entre les expositions aux
risques à l’extérieur de l’entreprise, et les expositions au sein de
l’entreprise, illustrent la nécessité de viser à une cohérence globale de
la politique de santé publique.
Il est donc important de veiller à ce que les responsabilités respectives
de l’Etat et des partenaires sociaux soient claires et respectées.
C’est à l’Etat qu’il revient de fixer les règles du droit et de les faire
respecter. L’ordre public en matière de santé au travail lui revenant
naturellement. L’Etat doit fixer les limites au-delà desquelles il n’est
pas autorisé de travailler en France. Il doit aussi garantir l’effectivité
de l’application de ces règles, ce qui passe, si nécessaire, par leur
clarification ou par le renvoi à des négociations de branche ou
d’entreprise, lorsque cela s’avère pertinent.
Les politiques de prévention des risques professionnels sont, pour leur
part, de la responsabilité des partenaires sociaux. C’est à vous qu’il
incombe de prévenir et de réduire sur le terrain les risques, branche par
branche, entreprise par entreprise.
C’est à travers une articulation réussie entre l’Etat et les partenaires
sociaux que nous progresserons.
Sans détailler les orientations stratégiques qui ont déjà fait l’objet de
discussions nourries en commission permanente, et lors d’entretiens
bilatéraux avec la Direction des Relations du Travail, je voudrais
insister sur certains points qui me paraissent fondamentaux.
Premier point : nous devons améliorer notre connaissance des risques et
des maladies professionnelles.
Notre système de prévention repose sur une connaissance très fine des
accidents du travail. Mais elle doit progresser pour ce qui relève des
maladies professionnelles. Cela est indispensable pour leur réparation,
cela l’est aussi pour la veille sanitaire et la prévention. Nous devons
construire un système, indépendant de l’indemnisation des victimes, qui
nous permette de connaître et mesurer l’exposition des salariés, ainsi que
les maladies professionnelles qui en découlent.
Cette exigence est particulièrement nécessaire pour les cancers
professionnels. Dans ce domaine en effet, la maladie peut suivre, de
plusieurs années, l’exposition au risque. Il est donc indispensable de
connaître et de suivre l’exposition individuelle, et d’être capable
d’établir de façon incontestable le lien avec la maladie.
L’INVS doit ici jouer un rôle moteur. Dans le cadre du 2ème contrat
d’objectifs et de moyens de l’institut, il sera mis en place un dispositif
de surveillance de la santé des travailleurs permettant de signaler aux
pouvoirs publics les risques émergents nécessitant des mesures de
prévention. Le développement des liens opérationnels entre l’INVS et les
services de santé au travail y contribuera, selon moi, activement.
Il faut également renforcer notre connaissance des risques réels. Je pense
notamment aux produits chimiques, dont l’effet sur la santé n’est pas
toujours connu ou suffisamment évalué. Une vraie quantification du risque
doit être réalisée, ce qui passe par une meilleure connaissance
scientifique de ces agents, ainsi que par une veille épidémiologique.
Deuxième point : l’effectivité du droit est une priorité. Plutôt que de
multiplier les textes, il s’agit de privilégier, avec fermeté,
l’effectivité du droit.
La mission de l’inspection du travail est centrale dans le respect de
l’application effective du droit. La «directive nationale d’orientation»,
publiée récemment par le ministère, vise, à la fois, à rendre plus
cohérent le pilotage des politiques publiques du travail et de l’emploi et
à affirmer la responsabilité des services territoriaux. Elle fixe les
orientations, elle précise les résultats attendus, elle décline les axes
d’actions prioritaires.
Mais, entrer dans une logique de programmation ne suffit pas ! Il convient
également de répondre à une exigence d’évaluation de ses résultats et de
son efficience. Celle-ci doit reposer sur des critères objectifs, qu'il
s'agisse des données d'environnement, des moyens alloués, et des résultats
obtenus. D’ici à 2006, l’objectif est de disposer d’indicateurs pertinents
et opérants permettant - y compris au niveau du Conseil supérieur de la
prévention des risques professionnels - d’effectuer cette mesure. Ainsi
votre Conseil pourra disposer de tous les éléments nécessaires.
Sur le champ de la santé et de la sécurité au travail, les trois grandes
orientations nationales de la politique du travail ( préserver la santé et
la sécurité au travail, améliorer l’accès au droit et garantir son
effectivité, accompagner le développement du dialogue social ) doivent
être déclinées au plan territorial et ajustées. Il s’agit ici de prendre
en compte les réalités spécifiques et diversifiées des territoires et des
situations, pour :
accompagner les PME en matière d’évaluation des risques, afin de
renforcer l’effectivité de la prévention ;
mieux connaître, anticiper et prévenir les risques liés aux agents
cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR) ;
mieux maîtriser les situations complexes liées, en particulier, aux
activités de sous-traitance.
Cette politique du travail, assortie de premiers indicateurs doit, d’ici
fin 2005, reposer sur un diagnostic territorial des situations et la
définition de plans d'action effectifs. Elle ne doit pas s’appuyer sur les
seuls services de contrôle, mais s’articuler avec les partenaires sociaux
et les différents appuis techniques que sont la médecine du travail, les
CRAMs, les ARACTs, l'OPPBTP…
Pour soutenir l’action de l’inspection du travail, un effort particulier
sera porté sur le développement et la diffusion d’outils méthodologiques
de contrôle ( notamment dans les domaines techniques, comme le risque
chimique ). L’Institut National du Travail, de l’Emploi et de la Formation
Professionnelle ( INTEFP ) mettra l’accent sur des actions de formation
spécifiques à destination des corps d’inspection ( évaluation des risques,
risque biologique, risque chimique…). Enfin, le déploiement du nouveau
système interne d’information du ministère du travail (SITERE),
contribuera, d’ici à 2006, à une connaissance partagée du terrain, grâce à
des indicateurs et à la collecte de données jusque là dispersées.
Troisième point : la réforme des services de santé au travail doit
évoluer.
Notre système de prévention repose largement sur la médecine du travail.
C’est une chance. C’est aussi un risque si nous ne la faisons pas évoluer
pour l’adapter à toutes les exigences, quantitatives et qualitatives.
L’accord national interprofessionnel de septembre 2000 doit être mis en
œuvre. Certaines mesures réglementaires vont être rapidement prises :
mesure relevant de la pluridisciplinarité. Le décret attendu permettra
aux services de santé au travail de faire appel à d’autres types
d’intervenants : hygiénistes, ergonomes,… qui, sans concurrencer la
médecine du travail, permettront au contraire de la conforter par des
échanges interdisciplinaires indispensables ;
mesure permettant l’instauration d’un mécanisme de conversion de médecin
de ville en médecin du travail. Ce mécanisme transitoire devrait permettre
de combler une partie du manque constaté dans le secteur de la médecine du
travail ;
mesure touchant à l’organisation des services de santé au travail,
notamment en garantissant l’indépendance des médecins du travail ;
enfin, mesure liée à l’espacement de la visite médicale obligatoire
portée à deux ans. Des accords de branche auront, en principe, la latitude
de définir les postes nécessitant une surveillance médicale spéciale.
Toutes ces orientations, contenues dans l’accord interprofessionnel,
seront donc reprises dans la partie réglementaire du code du travail et
pourront ainsi se mettre en place.
Je voudrais, à ce propos, répondre aux inquiétudes exprimées, ici ou là,
sur l’avenir de la médecine du travail. Celle-ci n’est remise en cause, ni
bien évidemment par l’accord interprofessionnel de septembre 2000, ni par
les textes réglementaires qui en découlent. Bien au contraire ! Dans un
contexte d’évolution important des entreprises et des risques, nous
garantissons son rôle et ses missions. Le rôle central du médecin du
travail est conforté par ces différentes dispositions. Il pourra consacrer
plus de temps en entreprise, pour prévenir les risques, grâce à sa
connaissance des cas individuels. Il pourra aussi s’appuyer sur d’autres
spécialistes, qui l’épauleront dans cette tache.
Ces nouveaux services de santé au travail pourront ainsi continuer mieux
encore à jouer le rôle central de prévention des risques qui est le leur.
Quatrième point : l’indemnisation des victimes d’accidents et maladies
professionnelles.
Vous le savez, le Parlement a prévu, à l'initiative du Gouvernement et
avec l'accord unanime de la commission des accidents du travail et des
maladies professionnelles, la négociation dans la branche accidents du
travail d'une convention d'objectifs et de gestion. Les discussions entre
l'Etat et la caisse nationale d'assurance maladie ont d'ores et déjà
commencé, je souhaite qu'elles puissent aboutir au début de l'été.
La convention d'objectifs et de gestion vise d'abord à mesurer et
améliorer la qualité du service rendu aux assurés sociaux et aux
entreprises. Elle va donc aborder des questions aussi importantes en
pratique que les délais de traitement des demandes, la simplification des
procédures, la continuité des droits, l'amélioration de l'information..
Elle doit garantir, c'est une demande sociale légitime, l'égalité de
traitement et l'homogénéité des pratiques des organismes de sécurité
sociale.
La convention d'objectifs et de gestion est aussi l'outil d'une
modernisation des rapports entre l'Etat et la branche des accidents du
travail. Elle doit mettre en place ou renforcer les procédures qui
permettent, à échéance régulière, de vérifier la cohérence des
orientations de l'Etat et celle de la branche. Elle doit également
réformer les conditions actuelles d'exercice de la tutelle financière en
privilégiant une pluri-annualisation des fonds d'intervention, au premier
rang desquels le fonds de prévention des accidents du travail et des
maladies professionnelles.
L’évolution de la jurisprudence sur la faute inexcusable de l’employeur
est plus qu’un changement juridique. Elle correspond à un changement de
notre société qui ne tolère plus le risque, et qui escompte une
indemnisation complète des préjudices subis.
L’évolution possible vers la réparation intégrale est une réforme de
grande ampleur, dont les aspects juridiques, techniques, organisationnels,
doivent être expertisés et à présent, analysés, tant les enjeux humains et
financiers sont lourds.
C’est pourquoi j’ai prolongé la mission de M. Yahiel en confiant à
l’inspecteur général des affaires sociales, M. Laroque, le soin de
répondre aux nombreuses questions préalables qui se posent, et qui sont
aujourd’hui, disons-le, sans réponse :
- quels barèmes d’indemnisation faut-il utiliser ?
- comment peut-on évaluer les préjudices ?
- comment peut-on prendre en compte les maladies professionnelles
d’origines multiples ?
- quelles sont les responsabilités de l’employeur ?
- quels sont les impacts sur la tarification ?
- …
Voilà quelques-unes des questions de fond sur lesquelles il faut avancer.
Ce chantier majeur doit être appréhendé dans toutes ses dimensions.
L’expertise est en cours, expertise qui associera chacun d’entre vous dans
le cadre de la mission confiée à M. Laroque.
Dernier point : des plans d’actions prioritaires et concertés doivent être
déployés.
Je voudrais en citer trois thèmes prioritaires nouveaux sur lesquels je
souhaite une mobilisation collective, dont nous pourrons suivre les
résultats lors des prochains conseils supérieurs de la prévention des
risques professionnels.
Le premier chantier est celui des risques technologiques. La catastrophe
de Toulouse, suivie la semaine dernière par l’explosion de l’usine
Nitrochimie, de Billy-Berclau, constituent de sévères avertissements !
L’attente de l’opinion est forte sur ce sujet. Des coopérations renforcées
entre inspection du travail et de l’environnement sont lancées. Vous le
savez un projet de loi est en cours d’élaboration afin d’en tirer les
leçons et d’éviter à l’avenir de tels drames. Il va renforcer le rôle des
salariés, premières victimes de ces accidents, dans la prévention des
risques technologiques.
Le deuxième est celui des risques différés. L’amiante, dont nous voyons
encore et pour longtemps les conséquences désastreuses, ne doit pas avoir
de « successeur ». Le Président de la République a fait de la lutte contre
le cancer un chantier du quinquennat. La santé au travail est concernée au
premier chef par la lutte contre ce fléau. De manière générale, les
risques réels des produits utilisés doivent être évalués, en renforçant,
si nécessaire, la recherche scientifique. L’exposition aux risques les
plus dangereux doit ensuite être connue et réduite. A cet égard, les
décrets sur les agents chimiques, sur les rayonnements ionisants vont être
publiés sous peu.
Le troisième chantier est celui de la sécurité routière. Il s’agit aussi
d’un chantier lancé par le Président de la République. C’est d’ailleurs la
première cause d’accident mortel du travail. Un projet de loi est en cours
de discussion. Je vous ai écrit pour que ce sujet puisse être pris en
compte dans les négociations collectives en cours ou à venir dans les
branches et secteurs professionnels.
Ces trois thèmes doivent nous mobiliser. Ils doivent faire l’objet de
mesures de prévention, soit réglementaires lorsque cela est nécessaire,
soit par le dialogue social. Je sais pouvoir compter sur vous.
Telles sont, mesdames et messieurs, les éléments sur lesquels je
souhaitais insister. Les défis qui nous sont lancés, j’en suis conscient,
sont particulièrement complexes et lourds. Nos concitoyens comptent sur
nous. Nous devons, ensemble, faire preuve de d’imagination, de méthode et
de détermination.