'est un saut dans le passé d'une trentaine d'années, soit à peu près
la période de latence d'un cancer lié à l'amiante. En 1971 se
réunissent à Londres les industriels américains et européens qui
développent les centaines d'applications de cette fibre ignifuge,
alors utilisée des grille-pain aux freins des voitures. Mais cette
merveille qu'ils ont tout bonnement baptisée le"minéral magique"
connaît de plus en plus de détracteurs en ce début de décennie. Des
études scientifiques pointent sa nocivité. Outre-Atlantique se
préparent les premiers procès intentés par des employés qui meurent de
l'amiante dans une affreuse agonie, entre morphine et masque à
oxygène.
"Les pressions vont s'accroître à plus ou moins long terme,
redoute l'organisateur de la conférence.
Préparez votre défens! e."
La mise en garde sera parfaitement assimilée par les représentants
français.
Débute "une magistrale opération de lobbying", selon
l'expression de François Desriaux, président de l'Association
nationale de défense des victimes de l'amiante (Andeva). Elle
permettra de retarder, jusqu'à 1996, l'interdiction d'une fibre qui
provoque aujourd'hui entre 2 500 et 3 000 décès par an. Incrédules,
les sénateurs qui travaillent à huis clos sur le sujet au sein d'une
mission d'information sont taraudés par la même question : pourquoi
a-t-on attendu si longtemps ? "On savait et on a continué",
résume Gérard Dériot (ratt. UMP, Allier), rapporteur de la mission.
"Dès 1965, on connaît tout scientifiquement sur les risques de
l'amiante", confirme le professeur Claude Got, auteur d'un rapport
en 1998. Ce qui n'a pas empêché de l'importer massivement pendant
trente ans encore, pour un total équivalent à 80 kg par habitant.
Pourtant, en ces années 1970, ! on ne donne pas cher de l'avenir de
l'amiante en France. Depui! s le début du siècle, les ouvriers qui
manipulent ce produit s'étiolent dans une relative indifférence. Leurs
poumons s'encombrent à en mourir de ces paillettes blanches comme ceux
des mineurs s'encrassent du charbon. Mais, en 1975, dans la toute
nouvelle université de Jussieu, haut lieu de la pensée scientifique en
plein c?ur de Paris, l'apparition d'affections graves liées au flocage
décuple soudain l'attention du grand public.
En décembre 1976, une conférence du Centre international de
recherche sur le cancer (CIRC) débouche sur le classement de l'amiante
comme cancérogène avéré pour l'homme. Le professeur Jean Bignon,
pneumologue respecté, se montre particulièrement vindicatif. Il écrit
le 5 avril 1977 une longue lettre au premier ministre de l'époque,
Raymond Barre, argumentaire étayé qui passe aujourd'hui encore pour un
modèle d'alerte scientifique. "Force est d'admettre que l'amiante
est un cancérogène physique dont l'étendue des méfaits chez l'homme
est actu! ellement bien connue", écrit le médecin, qui annonce
également "des conséquences plus graves sur la santé publique pour
les trente années à venir". Entre juin 1977 et mars 1979, une
série d'arrêtés et de décrets viennent d'ailleurs réglementer l'usage
de cette matière. Le flocage est interdit et des limites de poussière
sont fixées dans les établissements où sont exposés des personnels.
Bien qu'insuffisantes, ces mesures éloignent l'attention.
Pour les industriels, il convient de ne plus se laisser dépasser
par les événements. Un homme va notamment s'y employer : Marcel
Valtat. "C'était un personnage assez remarquable, d'une habileté
considérable", estime Henri Pézerat, un toxicologue qui a été son
plus farouche contradicteur. "Il était flamboyant", assure
Jean-Pierre Hulot, son ancien collaborateur. A celui-ci, Marcel Valtat
aimait raconter sa vie : résistant communiste à 20 ans, évadé de la
prison de la Santé, membre du cabinet de Charles Ti! llon, alors
ministre communiste de l'air, envoyé par la France! en Allemagne pour
tenter de mettre au service du pays Werner von Braun, le père des
bombes fusées V1. Il a été également journaliste à L'Humanité.
Au milieu des années 1960, ce précurseur crée Communications
économiques et sociales (CES), un des premiers cabinets spécialisés
qui se chargera de la promotion des entreprises.
L'Association française de l'amiante (AFA), qui regroupe les
industriels du secteur, figure parmi ses clients. Les capacités
d'entregent de Marcel Valtat culminent, fin 1982, avec la création du
Comité permanent amiante (CPA). Cette sorte d'OVNI structurel,
officiellement "groupe informel, sans pouvoir et sans statuts",
sans existence juridique non plus, financé par les industriels, a
conduit de facto la politique française sur le sujet pendant
des années. Officiellement, la paternité du CPA revient à Dominique
Moyen, directeur général de l'Institut national de recherche et de
sécurité (INRS), un organisme officiel regroupant pa! tronat et
syndicats chargés de la prévention des accidents du travail et des
maladies professionnelles. Dans les faits, un échange de lettres
démontre le rôle central joué par Marcel Valtat.
Les réunions du comité se tiennent dans les locaux de
Communications économiques et sociales, rue de Messine, à Paris.
Marcel Valtat en assure le secrétariat et l'ordre du jour. Personne ne
trouve à y redire, comme personne ne juge anormal que le budget de
fonctionnement soit entièrement assuré par les industriels, via le CES
qui reçoit plus de 100 000 euros par an pour ce faire. Les voyages
d'étude sont de la même manière entièrement financés par les lobbies
français et international de l'amiante.
Se retrouvent, à dates régulières, une vingtaine d'interlocuteurs :
des représentants des différents ministères concernés comme le travail
ou la santé, des scientifiques dont le professeur Bignon, naguère
farouche opposant, des membres de l'AFA, bien sûr, mais également des
délég! ués des principaux syndicats qui défendront longtemps l'usage !
de l'amiante au nom de la préservation de l'emploi. Une seule
organisation décline l'offre : Force ouvrière (FO). En 1986, dans un
échange assez vif de courrier avec l'INRS et Marcel Valtat, Paul
Malnoë, délégué FO des chantiers navals de Saint-Nazaire, justifie
cette abstention en dénonçant dans le CPA un organisme bancal. "Il
ne faut pas confondre les rôles", écrit-il, ajoutant cette phrase
prémonitoire : "La seule situation véritablement sûre ne peut être
atteinte qu'en interdisant au maximum l'usage de l'amiante."
Le CPA, lui, travaille sur une autre piste exclusive : l'usage
contrôlé. Patrick Brochard, pneumologue réputé, élève du professeur
Bignon, a participé aux séances du comité à partir de 1987. Le
scientifique admet aujourd'hui s'être laissé enfermer dans un piège.
"Les industriels ont affirmé : 'On ne sait pas faire sans amiante',
et tout lemonde les a crus. L'Etat nous a donc demandé, à nous autres
scientifiques, des recommandations pour l! 'utiliser dans des
conditions acceptables de santé."
Les substituts existent pourtant. Dans les années 1950, les frères
Blandin ont ainsi développé une alternative qui a connu un franc
succès pendant dix ans, jusqu'à son asphyxie économique par
Saint-Gobain, un des principaux producteurs et utilisateurs d'amiante
au monde. Ceux qui affirment ne pouvoir se passer de l'amiante
commercialisent dès 1984 des produits qui en sont dépourvus dans des
pays l'ayant déjà interdit, comme le Danemark. "Quand on me disait
qu'on ne pouvait enlever l'amiante dans les plaquettes de freins sous
peine d'envoyer les voitures dans le mur, je répliquais que Volvo s'en
passait déjà", se souvient le toxicologue Henri Pézerat. "Ne
pas s'occuper de l'éradication de l'amiante a été une erreur. Il est
injuste de diaboliser le travail qui a été fait par les scientifiques
au sein du CPA. Il faut diaboliser le travail qui n'a pas été fait
pour trouver d'autres solutions techniques", affirme le professeur
Got.
"Le CPA a été un formid! able éteignoir, explique M. Pézerat. Nous,
les opposants à l'amiante, nous nous sommes retrouvés marginalisés.
Nous avons alors plongé dans un trou historique de douze ans." Pendant
ces années où se succèdent gouvernements de droite et de gauche, la
structure se revendiquant comme "un lieu vide" va dicter en toute
discrétion la politique en matière d'amiante à un Etat singulièrement
passif. Un rapport de l'Office parlementaire des choix scientifiques
et techniques, publié en 1997, fustigera d'ailleurs en termes très
durs ce laisser-faire des pouvoirs publics. "Il y a des
responsabilités politiques graves", estime encore aujourd'hui
Jean-Yves Le Déaut, député (PS, Meurthe-et-Moselle) et rapporteur du
texte. "A l'époque, il a semblé normal de confier la veille sanitaire
au privé, résume Me Michel Ledoux, avocat de l'Andeva.
C'est comme si la Seita s'était occupée du cancer du poumon."
Acette période, la méthodologie des p! rélèvements dans l'air est
mise au point par Daniel Bouige. Cet ingénieur n'est autre que le
représentant des industriels de l'amiante au sein du CPA. Sollicité
par Le Monde, M. Bouige n'a pas donné suite aux demandes d'entretien.
En raison de contestation récurrente sur les chiffres, l'établissement
d'un protocole de recherche des fibres dans l'air est confié... à un
autre représentant de l'industrie de l'amiante au CPA.
En 1992, dans une école de Pontoise (Val-d'Oise), enseignants et
parents découvrent la présence massive d'amiante dans les faux
plafonds et s'inquiètent. Le maire ferme les classes. Un instituteur
prévient la CGT... qui renvoie sur le CPA. Pas moins de cinq membres
du comité participent alors à une réunion publique à Pontoise. Selon
les procès verbaux de Marcel Valtat, leur "témoignage rassure les
parents et permet de dédramatiser la situation". L'école est rouverte.
Le comité contribue également à l'argumentaire de l'Etat dans le! s
décisions internationales. En 1986, quand les Etats-Unis env! isagent
une première fois d'interdire l'amiante, la France intervient pour
émettre un avis négatif, fondé sur un rapport du CPA. "Il faut noter
que (notre) démarche a été totalement relayée par l'administration
française", se félicite Marcel Valtat, le 30 septembre. Poussée par
l'Allemagne, la Communauté européenne s'interroge également, en 1991,
sur une interdiction pure et simple, questionnement d'autant plus fort
que le siège de la Commission à Bruxelles, le Berlaymont, est truffé
d'amiante. Le CPA va alors procéder à un intense lobbying dans les
couloirs de la Commission afin d'empêcher toute prohibition. La France
contribuera grandement à geler la situation.
C'est là un des derniers succès du comité, qui ne se remettra pas
de la mort brutale de Marcel Valtat, en décembre 1993. Jean- Pierre
Hulot, son successeur à Communications économiques et sociales,
reprend le secrétariat. "Je ne savais pas si amiante était féminin ou
masculin", avoue-t-il.! Moins investi, M. Hulot est peut-être aussi
moins convaincu. "On changeait d'époque, la relation au risque
évoluait, le principe de précaution s'imposait", explique-t-il.
En 1994, la mort de six enseignants au lycée de Gérardmer (Vosges)
relance la polémique sur l'amiante. A Jussieu, à la même époque, une
nouvelle génération de chercheurs s'inquiète pour son environnement.
"Nous avons été confrontés au CPA très rapidement et l'existence de ce
truc m'a sidéré, affirme Michel Parigot, responsable du Comité
anti-amiante de Jussieu. Quand on téléphonait au ministère de la
santé, on tombait sur quelqu'un du comité qui nous répondait : 'Il y a
plus de risques sur le périphérique que dans votre université.' Nous
avons très vite compris que cette structure n'avait réussi à
fonctionner aussi longtemps que parce qu'elle n'avait pas été dénoncée
publiquement. C'est le genre de choses qui ne supporte pas la
lumière." Les opposants vont alors s'attacher à dis! créditer le CPA
et ses membres, parfois de manière féroce. Ils! envoient des notes à
tous les journaux sur ses travaux et son financement, distribuent des
tracts lors de ses colloques, apportent la contradiction dans la
salle, par l'intermédiaire d'Henri Pézerat notamment.
Le comité ne survivra pas à cette campagne. Ses membres sentent le
vent tourner. Les syndicats se retirent discrètement, la CGT dénonçant
tardivement "la fiction" de l'usage contrôlé. Le 25 septembre 1995,
dans un courrier cosigné, les ministères annoncent quitter une
structure où ils affirment n'avoir été qu'"en tant qu'observateurs".
Fin 1995, le CPA disparaît, raconte un des participants, sur un "pot
de l'amitié".
En 1996, Jean Bignon publie un mea culpa : "Je considère a
posteriori que nous aurions dû collectivement nous opposer à la
création du CPA ." "Nous nous sommes fait rouler, reconnaît
aujourd'hui Patrick Brochard. Les problèmes de santé au travail ne
peuvent faire l'objet d'un compromis entre partenaires so! ciaux. Ils
ne se négocient pas." Un rapport de l'Inserm révèle l'ampleur de la
catastrophe sanitaire qui pourrait faire jusqu'à 100 000 morts en
France d'ici 2025. Le lendemain, le gouvernement annonce vouloir
interdire ce produit, mesure qui entrera en vigueur le 1er
janvier 1997. Vingt-cinq ans après la réunion de Londres.